En 2026 : Bonne résolution n°1 – Foutre la paix aux enfants

LA bonne résolution de l’année 2026

On est le 6 janvier, techniquement c’est le jour de la fête des rois et l’occasion de déguster la traditionnelle galette. Chez moi, c’est une brioche avec ses fruits confits, mais pour les gens du Nord, c’est-à dire ceux d’au-dessus de Montélimar, allez disons Valence pour être larges – et parce que j’habite dans la Drôme, donc ça m’arrange -, c’est une hérésie.

C’est aussi la période des vœux de la nouvelle année avec ses tendances qui évoluent avec chaque changement de chiffre. Cette année, les bonnes résolutions ont mauvaise presse, et c’est le lâcher prise qui est préconisé partout. Cette année, au cas où vous ne le sauriez pas déjà, on se … FOUT LA PAIX.

C’est déjà plutôt injonctif, plus facile à dire qu’à faire, mais j’aime bien cette idée. J’aime d’autant plus que c’est vraiment ma philosophie de vie. Se foutre la paix. A soi-même, mais aussi, surtout, et ça va ensemble, les uns aux autres.
Et les grands oubliés du foutage de paix sont souvent devinez qui … ? Les enfants. Les jeunes.

Petit florilège des parents crampons que nous sommes toutes et tous

C’est plus fort que toi et moi !

Et là, soyons honnêtes deux minutes les gens !
Si on faisait un classement mondial des personnes à qui on ne fout jamais la paix, les enfants seraient largement sur le podium. Médaillés d’or pour sûr, toutes catégories confondues.

On leur fout la paix quand ils dorment (et encore), mais dès qu’ils sont éveillés, on peut pas s’empêcher, on s’y remet. On voit leurs petites têtes blondes ou leur corps dégingandés de grand dadais, les yeux encore tous bouffis de sommeil et hop, c’est plus fort que nous, ça nous déclenche (oui,oui, not all parents !).

Et c’est parti !

On leur dit de se dépêcher.
Alors qu’ils sont en train de boutonner lentement, concentrés, appliqués; alors qu’ils regardent la pluie tomber; alors qu’ils trient leurs céréales par couleur et par forme; alors qu’ils vivent exactement le moment qu’ils sont en train de vivre.
Et on fait ça sans jamais se demander pourquoi c’est toujours eux qui devraient s’aligner sur notre tempo d’adultes (sur)pressés.

On leur demande aussi super souvent :
« Tu es sûr que tu veux mettre ça aujourd’hui ? « 
 » Tu ne vas pas avoir froid ? « 
« Tu trouves pas que ça fait bizarre ? » « Les couleurs, t’es vraiment sûre ? » « Ca fait pas un peu… ? »
Et, mine de rien, on leur apprend à douter de leurs choix les plus simples : s’habiller, se sentir bien dans leur corps, écouter leurs sensations.

On leur dit comment ils devraient jouer, c’est à dire « pitié, pas trop fort ! »
Pas trop longtemps. Pas n’importe comment et « sûrement pas comme ça en tout cas ».
On interrompt un jeu qui se construit lentement pour proposer « mieux, tu vas voir » , « plus éducatif » , « plus intelligent « .

On leur demande d’être sages. C’est-à-dire immobiles, silencieux, discrets.
Pratiques. Compatibles avec les attentes des adultes et l’organisation des lieux.
On leur demande de se concentrer, même quand tout leur corps dit non, même quand ils ont besoin de bouger à en gigoter dans tous les sens. Même quand ce qu’on leur propose n’a aucun sens pour eux.
On leur dit : « Fais un effort ! » « Tu pourrais y arriver si tu voulais ! » sans jamais se demander si le cadre, la tâche, le moment sont adaptés.

On commente leurs émotions. On les nie, on les diminue, on les refuse.
« Ce n’est rien ! » « Tu exagères ! » « Tu n’as pas de raison d’être en colère. » « Ah, non, tu ne vas pas me faire une scène là maintenant ! » Comme si leurs ressentis devaient passer un contrôle qualité avant d’être légitimes.

On parle d’eux devant eux comme s’ils n’étaient pas là, comme s’ils n’entendaient pas, comme s’ils n’étaient pas concernés par ce qu’on dit de leur personnalité, de leurs difficultés, de leurs prétendus manques.
On les compare: À leur frère, à leur sœur, à l’enfant des voisins.
À leur double virtuel, celui qu’ils devraient être, « à ton âge… ! »
Et on s’étonne ensuite qu’ils ne se sentent jamais assez.

On leur demande d’aimer l’école. D’aimer apprendre de cette façon-là, à ce rythme-là, dans ce cadre-là, avec ces méthodes-là. Et si, décidément, ils n’aiment pas, on cherche ce qui cloche chez eux.
On remplit leurs agendas, activité après activité : ni vide, ni ennui, ni respiration.
Puis on s’inquiète qu’ils ne sachent plus quoi faire quand il n’y a rien de prévu. On se plaint qu’il faut « les animer ».
On les surveille beaucoup aussi : Leurs résultats, leurs progrès, leurs comportements. Ce qu’en pense la maîtresse, la prof de maths. Leur conformité à ce qu’on attend.
Et on s’intéresse finalement très peu ce qu’ils vivent intérieurement.

On leur demande, très tôt, très souvent : « Tu sais ce que tu veux faire plus tard, quand tu seras grand.e ? »
Comme si être enfant n’était qu’une salle d’attente. Comme si ce qu’ils sont aujourd’hui n’avait pas vraiment d’importance tant qu’ils ne sont pas encore devenus quelqu’un d’utile.

Etre sur leur dos partout et tout le temps, c’est contreproductif

Bref, on ne leur fout pas la paix parce qu’on a appris à croire que grandir devait être encadré, dirigé, corrigé en permanence.

On les regarde vivre avec un chronomètre à la main et un tableau Excel dans la tête.

Et le plus fou, c’est que tout ça est souvent fait avec les meilleures intentions du monde. Par amour. Par inquiétude. Par peur qu’ils « ratent quelque chose ». Par peur qu’ils ratent leur vie, tant qu’à faire.

Mais à force de ne jamais leur foutre la paix, on finit par faire exactement ce qu’on prétend vouloir éviter : On les coupe de leurs élans. On parasite leur rapport à eux-mêmes. On remplace leur boussole intérieure par des injonctions extérieures.

Un enfant qui va bien, ce n’est pas un enfant qu’on occupe, qu’on stimule, qu’on remplit, qu’on pousse, qu’on motive.
C’est un enfant à qui on fout suffisamment la paix pour qu’il puisse sentir ce qui se passe en lui : Envie, ennui, curiosité, fatigue, enthousiasme, colère, joie, doute.
Tout ce bazar-là n’est pas un problème à régler. C’est un matériau de construction.

Mais encore faut-il lui laisser l’espace pour l’explorer.

Le courage de leur foutre la paix

Leave the kids alone

Foutre la paix aux enfants, ce n’est pas les abandonner.
Ce n’est pas « ne rien faire »; ce n’est pas démissionner.

C’est un acte profondément actif. Militant même. Ça demande de résister à l’envie de corriger, d’optimiser, d’anticiper.
Ça demande de faire confiance à quelque chose de très subversif aujourd’hui : le vivant.

Un enfant qui joue sans but précis n’est pas en train de « perdre du temps ». Un adolescent qui tâtonne, qui change d’avis, qui explore des chemins improbables n’est pas « en train de se disperser ». Un jeune qui refuse un cadre absurde n’est pas un problème à redresser. Tout ça, ce sont même souvent des signes de bonne santé.

Foutre la paix aux enfants, c’est accepter qu’ils ne se construisent pas selon notre calendrier, ni selon nos angoisses.
C’est accepter qu’ils ne soient pas notre projet. C’est accepter qu’ils soient des personnes, pas des promesses.
Et oui, ça secoue.
Parce que ça nous renvoie à nos propres conditionnements, à notre propre rapport à la norme, à l’autorité, à la réussite.
Parce que foutre la paix aux enfants commence presque toujours par essayer, un peu, de se foutre la paix à soi.

Alors en ce début d’année où on nous invite à « lâcher prise », je proposerais bien une résolution très concrète, très politique, très intime à la fois : Et si, cette année, on foutait vraiment la paix aux enfants ?
Pas tout le temps. Pas parfaitement.
Mais un peu plus souvent.
Un peu plus consciemment.
Un peu plus courageusement.
Ce serait déjà énorme.

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6 Responses

  1. Article percutant et très juste. J’adhère totalement à cette idée de foutre la paix aux enfants « , non pas par désengagement, mais par respect de leur rythme et de leur monde intérieur. Tu mets en lumière avec beaucoup de lucidité ces micro-injonctions quotidiennes que l’on banalise, alors qu’elles finissent par étouffer leur élan naturel. Merci !

  2. C’est tellement difficile. Il m’arrive parfois d’arriver en fin de journée et d’avoir le sentiment de n’avoir fait que ça : être tout le temps sur leur dos ! J’essaie de leur lâcher la grappe sur ce qu’il me semble être moins important ou au contraire, lorsqu’il y a un apprentissage à la clé en les laissant faire seul. Mais dans les moments où je n’ai pas la forme, je me demande surtout si je n’ai pas rater quelque chose dans leurs premières années (peut-être justement de les laisser plus en paix) et que c’est pour ça, qu’aujourd’hui je dois toujours répéter les mêmes choses…

    • Merci pour ce partage, Muriel. Ce que tu décris est épuisant, et beaucoup de parents vivent exactement la même chose : Ce sentiment d’être toujours “sur le qui-vive”, de n’être jamais assez, de se demander si on a raté quelque chose… franchement c’est le lot de tous les parents non ?
      Pour moi, en fait, c’est loin d’être une question de responsabilité individuelle. On fait tous ce qu’on peut, avec l’énergie, le contexte et les contraintes du moment. Mais cette fatigue-là dit aussi quelque chose d’un cadre global qui met tout le monde sous pression.
      J’y reviendrai dans le prochain article, parce que ces difficultés ne sont clairement pas seulement personnelles.

  3. Merci pour cet article. En vivant et voyageant autrement avec nos enfants, on mesure chaque jour à quel point leur foutre un peu plus la paix est essentiel… et parfois difficile pour nous, adultes conditionnés.

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