On entend souvent dire que les enfants « manquent de motivation », « n’écoutent pas », « ne tiennent pas en place ». Comme si quelque chose, en eux, clochait. Comme s’il fallait les « réparer » pour les rendre compatibles avec l’école.
Et si c’était l’inverse ?
Et si l’école moderne, dans sa forme actuelle, était — tout simplement — une invention qui ne correspond en rien à la manière dont un être humain est conçu pour apprendre ? Une école… contre-nature ?
L’apprentissage naturel : un héritage de centaines de milliers d’années
Pendant des centaines de milliers d’années, les enfants ont grandi dans des environnements où l’apprentissage était un acte naturel, organique, joyeux. Ils couraient, observaient, imitaient, expérimentaient. Ils apprenaient en jouant, en participant à la vie réelle du groupe, en côtoyant des plus jeunes, des plus grands, des adultes, des anciens.
L’école n’existait pas. L’école était la nature.
Le jeu, l’exploration et la liberté n’étaient pas des “méthodes pédagogiques”.
C’était la condition même de la survie et de la transmission humaine.

Un cerveau façonné par le jeu, pas par les programmes
Notre cerveau n’a pas évolué pour apprendre par exposition forcée à un programme. Il est modelé pour comprendre en bougeant, en essayant, en observant, en manipulant, en se trompant.
Il n’a pas eu le temps de se transformer pour s’adapter à l’école industrielle, apparue hier à l’échelle de l’histoire humaine.
Biologiquement, nous sommes les mêmes que les enfants des sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Notre biologie dit : « bouge, joue, explore ».
Mais l’école dit : « assieds-toi, écoute, retiens ».
Cette friction explique déjà une grande partie du malaise scolaire contemporain.
L’invention récente de l’école : une rupture brutale avec l’histoire humaine
Dans l’Antiquité, là où l’école existait, elle ne concernait qu’une poignée d’enfants : les garçons des élites, les futurs scribes, les héritiers d’administrations impériales.
La quasi-totalité des enfants n’a jamais mis les pieds dans une “école”.
De fait, ils apprenaient en vivant.
La scolarisation de masse n’émerge qu’au XIXᵉ siècle, dans un contexte industriel et politique précis, où les États cherchent à organiser, normaliser, homogénéiser.
Cela représente à peine quelques générations.
Autrement dit :
l’école n’est pas un héritage naturel de l’humanité. C’est un outil social récent.
L’objection qui revient sans cesse : “Mais crois-tu vraiment qu’en jouant, les enfants apprendront tout ce dont ils ont besoin ?”
C’est l’objection la plus fréquente, la plus intuitive, presque un réflexe culturel.
Et c’est vrai qu’elle traduit une inquiétude profonde : celle que l’enfant, livré à son élan de découverte, passe à côté de l’essentiel.
Mais cette inquiétude repose sur une croyance : celle que les enfants, livrés à eux-mêmes, choisiraient des apprentissages futiles et superficiels.
Or tout ce que nous savons du développement humain dit le contraire : Les enfants ne jouent pas pour se distraire.
Ils jouent pour comprendre le monde.
Quand ils jouent, ils résolvent des problèmes, ils planifient, ils négocient, ils coopèrent, ils testent, ils construisent, ils imaginent des scénarios complexes.
Le jeu n’est pas la fuite du réel. Il est l’entraînement au réel.
Et surtout : dans un monde qui change aussi vite que le nôtre, les compétences vraiment indispensables sont l’autonomie, la créativité, l’adaptabilité, l’esprit critique, la gestion émotionnelle, la capacité à apprendre par soi-même.
Aucune de ces compétences ne s’acquiert en recopiant un tableau noir, mais toutes naissent dans le jeu libre.
La vraie question n’est donc pas : « Les enfants apprendront-ils en jouant ? »
La vraie question est plutôt : « Comment pourraient-ils apprendre autrement ? »
Quand l’école étouffe les moteurs naturels de l’apprentissage
En effet, ce qui rend l’école si difficile pour tant d’enfants, ce n’est pas un manque d’effort ou d’intérêt. C’est que sa structure même va à l’encontre de ce qui fait grandir un être humain.
L’apprentissage véritable ne naît pas de la contrainte mais du désir.
Il ne naît pas de la peur de se tromper mais du droit d’essayer.
Il ne naît pas de la compétition mais de l’exploration intime.
En imposant un programme unique, un rythme uniforme, une séparation par âge, des évaluations permanentes, l’école détourne l’enfant de sa propre dynamique d’apprentissage.
Ainsi, elle ne lui apprend pas à penser : elle lui apprend à se conformer.
Partout où on rend la liberté aux enfants, ils se mettent à apprendre
Lorsque l’on observe les sociétés traditionnelles ou les écoles démocratiques contemporaines, une évidence apparaît : dès qu’on laisse les enfants respirer, ils se mettent à apprendre avec une intensité stupéfiante.
Les voilà qui s’emparent du monde ! Ils posent des questions, ils créent, ils débattent, ils expérimentent.
Et, cerise sur le gâteau, contrairement à une idée tenace, ils développent aussi les compétences académiques que notre société juge indispensables.
Ainsi, Peter Gray montre que des enfants en apprentissage libre apprennent tous à lire, écrire, compter, raisonner, parler une langue étrangèrene- — non pas malgré l’absence de contrainte, mais grâce à cette absence.
John Holt, de son côté, a décrit des dizaines d’enfants qui, une fois libérés de la peur, se mettent à écrire, à manipuler les fractions, à explorer les sciences avec une intensité que l’école n’aurait jamais pu produire.
Daniel Greenberg, lui, témoigne que, dans les écoles Sudbury, les enfants apprennent souvent à lire en quelques semaines, parfois en quelques jours, dès qu’ils en voient l’utilité — et jamais en plusieurs années.
Alors ? Alors, les compétences académiques ne nécessitent pas douze ans d’instruction dirigée. Elles nécessitent en fait du sens, du désir, une utilité vécue, un environnement riche.
Et aussitôt que ces conditions sont réunies, les enfants apprennent vite, bien, durablement.
Ils n’ont pas besoin qu’on les force; Ils ont besoin qu’on leur fasse confiance.
La grande oubliée : la confiance
Ce que l’école oublie trop souvent d’offrir, c’est la confiance.
Celle qui dit : « Tu es capable. Tu peux essayer. Tu peux recommencer. Tu peux apprendre à ton rythme. »
Quand on respecte l’enfant, quand on lui rend sa souveraineté sur ses apprentissages, il développe une force intérieure incomparable : le sentiment qu’il est auteur de sa vie. Dans un système pensé pour conformer, ce simple fait devient révolutionnaire.
L’enfant n’est pas le problème — le système, si
Quand on regarde les choses honnêtement, on réalise que l’école, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, n’a rien de naturel.
Elle est récente, industrielle, conçue pour une époque qui n’est déjà plus la nôtre.
L’enfant, lui, continue d’être ce qu’il a toujours été : un être profondément programmé pour apprendre en liberté, en lien avec les autres, dans le mouvement, dans la joie, dans l’exploration.
Quand un système va contre la nature, ce n’est pas la nature qui doit s’ajuster.
C’est le système qui doit changer.
Et si nous osions reconstruire une éducation humaine ?
Le vrai changement commence peut-être ici : en reconnaissant que l’école n’est pas l’horizon indépassable de l’éducation, mais une forme possible parmi d’autres — et aujourd’hui, une forme largement inadaptée.
Et si nous commencions enfin à bâtir une éducation qui respecte la manière dont l’être humain apprend vraiment ?
Une éducation qui ne méprise pas la curiosité, le jeu, le mouvement, le lien, la lenteur, l’intensité, la liberté ?
Une éducation qui accompagne l’élan naturel, au lieu de le contraindre ?
Ce serait un pas immense.
Et surtout : un retour à l’évidence.
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4 Responses
Oui, absolument d’accord avec votre analyse. L’école ne respecte pas les mécanismes naturels du cerveau et la façon dont un enfant est conçu pour apprendre. À cela s’ajoutent les problèmes de harcèlement, qui affectent profondément le bien-être moral et émotionnel des enfants. La question que je me pose aussi est : à quand l’État prendra-t-il réellement conscience de l’ampleur de ce problème et de ses conséquences à long terme…
Merci Asma, l’Etat se sent-il vraiment concerné ? Et sinon, que pouvons-nous faire nous, en tant que citoyen.ne.s et parents ? Je crois qu’il faudrait qu’on se pose toutes et tous cette question là !
Ce texte fait du bien.
Il met des mots justes sur un malaise que beaucoup de parents ressentent sans toujours oser le dire. Vous renversez la perspective avec clarté : le problème n’est pas l’enfant, mais le cadre dans lequel on lui demande d’apprendre.
J’ai aimé le lien entre biologie, histoire humaine et vécu actuel. Ça replace l’école à sa juste place : une construction récente, pensée pour un autre monde. Et soudain, beaucoup de difficultés prennent sens.
Le passage sur le jeu est très fort. Vous rappelez l’essentiel : jouer n’est pas fuir le réel, c’est s’y préparer. L’enfant n’est pas passif, il explore, teste, comprend.
Et puis il y a la confiance. Cette idée simple et pourtant révolutionnaire : faire confiance à l’élan naturel d’apprendre. Redonner à l’enfant sa place d’auteur de sa vie. Un texte qui bouscule, apaise et ouvre des questions nécessaires. Merci pour cette réflexion.
Merci Elise, j’aimerais tellement que ces questions soient posées de manière plus généralisée !